Les émotions fondamentales
Introduction
Et si nos émotions n’étaient pas de simples “réactions” passagères, mais les fondations mêmes de la vie psychique ? C’est la thèse de Jaak Panksepp (1943–2017), père de la neuroscience affective.
Dans Affective Neuroscience, il propose que les mammifères partagent un noyau commun d’émotions, logé dans les structures profondes du cerveau. Ces systèmes innés guident nos choix, colorent notre conscience, et constituent le socle sur lequel reposent la pensée, le langage et la culture.
“I feel, therefore I am.” - Jaak Panksepp
« Je ressens, donc je suis. »
Les sept systèmes émotionnels primaires
- SEEKING – curiosité, exploration, anticipation.
- RAGE – colère et défense face à la frustration.
- FEAR – peur et évitement des dangers.
- LUST – sexualité et désir reproductif.
- CARE – attachement parental et tendresse.
- PANIC/GRIEF – détresse de séparation, chagrin.
- PLAY – jeu social, rire, apprentissage relationnel.
1. SEEKING – l’énergie d’exploration
Le système SEEKING est le moteur de la curiosité. Il nous pousse à fouiller, chercher, anticiper. Ce n’est pas le plaisir pur, mais l’exaltation de l’attente.
Il repose sur la dopamine sécrétée par le VTA¹, qui agit sur le noyau accumbens². Sa suractivation peut mener à la schizophrénie (délires), sa sous-activation à la dépression.
“The neural SEEKING system is not the source of pleasure, but of eager anticipation.” - Jaak Panksepp
« Le système SEEKING n’est pas la source du plaisir, mais de l’anticipation avide. »
2. RAGE – la colère
Le système RAGE surgit face aux contraintes, douleurs ou frustrations. Circuits : amygdale médiane → hypothalamus³ → PAG⁴. Il est modulé par la sérotonine (qui apaise) et par la substance P et le glutamate (qui excitent).
La colère n’est pas toujours destructrice : bien canalisée, elle signale nos limites et protège notre intégrité.
3. FEAR – la peur
Émotion ancestrale universelle, la peur nous protège des dangers. Le circuit central (amygdale → hypothalamus³ → PAG⁴) produit soit le freezing (immobilité), soit la fuite panique.
Distinction : peur aiguë (danger immédiat) vs. anxiété (anticipation diffuse). Les benzodiazépines réduisent surtout l’anxiété, alors que les opioïdes calment la détresse de séparation (PANIC/GRIEF).
4. LUST – la sexualité
Le système LUST combine hormones (testostérone, œstrogènes), neuropeptides⁵ (ocytocine, vasopressine), et opioïdes endogènes (plaisir).
“The same molecules that unite mother and child also support romantic bonds.” - Jaak Panksepp
« Les mêmes molécules qui unissent la mère à l’enfant soutiennent aussi les liens amoureux. »
5. CARE – l’amour nourricier
L’ocytocine, la prolactine et les opioïdes endogènes soutiennent l’élan de soin, de maternage, et plus largement l’altruisme.
Le CARE n’est pas réservé aux mères : il se retrouve aussi chez les pères, les amis, les amoureux, et parfois même au-delà de l’espèce.
6. PANIC/GRIEF – la détresse de séparation
La douleur de la séparation active des circuits proches de ceux de la douleur physique. Elle explique pourquoi un bébé pleure quand on l’éloigne, ou pourquoi un adulte souffre lors d’une rupture.
Neurochimie : opioïdes, ocytocine et prolactine calment la détresse ; CRF (l'hormone responsable de la sécrétion de corticotropine, elle-même responsable de la sécrétion de cortisol, "l'hormone du stress") et glutamate l’exacerbent.
Une suractivation favorise dépression et crises de panique, une sous-activation réduit l’élan social.
7. PLAY – le jeu
Le jeu est une émotion primaire, observable chez tous les mammifères. Chez l’humain, il s’exprime par le rire.
Circuits : thalamus parafasciculaire, cortex somatosensoriel, PAG⁴. Neurochimie : opioïdes et acétylcholine favorisent le jeu ; sérotonine et noradrénaline le freinent.
Le SELF affectif
Au cœur du tronc cérébral (PAG⁴, colliculi), Panksepp situe le SELF primaire : une représentation corporelle archaïque qui génère l’unité de la conscience.
“Emotions are the foundation of consciousness.” - Jaak Panksepp
« Les émotions sont la fondation de la conscience. »
Conclusion
Les neurosciences affectives montrent que nos émotions ne sont pas des faiblesses, mais les racines biologiques de notre humanité.
SEEKING, RAGE, FEAR, LUST, CARE, PANIC/GRIEF et PLAY constituent un langage universel partagé par tous les mammifères. En les comprenant, nous comprenons mieux nos pathologies, mais aussi nos capacités d’amour, de coopération et de créativité.
Pour tout comprendre
- VTA (Aire tegmentale ventrale) : petite région du mésencéphale qui libère de la dopamine, un neurotransmetteur clé de la motivation.
- Noyau accumbens : partie du striatum ventral, souvent appelé “centre de la récompense”. Il traduit la dopamine en impulsion à explorer et agir.
- Hypothalamus : zone clé de la régulation corporelle (faim, soif, température), reliée aux émotions et à la motivation.
- PAG (substance grise périaqueducale) : région du tronc cérébral impliquée dans la peur, la douleur et la cohérence du SELF affectif.
- Neuropeptides : petites molécules chimiques spécialisées (ocytocine, endorphines, CRF…) qui modulent émotions et comportements sociaux.